IV
***J'ai même pas 20 ans et j'ai déjà
le c½ur en morceau. Je sais même pas s'il existe encore d'ailleurs, j'ai l'impression d'être insensible. Insensible à tout ce qui peut se passer en ce moment. C'est vrai, Quentin ne m'aime plus, Maman va mal à cause de grand-mère. Il n'y a plus d'avenir maintenant, on vit au jour le jour, on attend et je garde le silence. J'intériorise puis j'explose. C'est toujours comme ça, le silence me détruit mais je m'oblige à le porter. Une façade certes, mais une façade qui peut faire du bien à Maman. Je ne veux pas qu'elle s'inquiète, elle est déjà débordée et elle ne craque pas : je ne sais pas comment elle fait, j'aimerai savoir,
j'aimerai ne pas craquer moi aussi.
***Il se fait tard, je devrais déjà dormir, j'ai cours à 8h demain. Je vais être fatiguée si ça continue et je ne veux pas me plaindre, il faut que je travaille. Il faudrait que je ferme les yeux... mais je ne peux pas. J'ai peur de m'endormir en ce moment, de me confronter à moi-même, à toutes mes pensées. Avant c'était facile, il me suffisait de penser à mes rêves, à mes projets, je me demandais ce que c'était d'être adulte, je me voyais grande, grande et heureuse. Maintenant, c'est différent.
Tout est différent. Je pense à elle, je me demande si elle pense à moi, ce qu'elle comprend, si elle se souvient de mon visage. Puis, je ne me sens plus jeune et pleine d'avenir : mes rêves sont partis, et puis tu m'as vue ? Je suis vieille, je n'ai plus autant d'énergie qu'avant, je ne grandis pas je vieillis.
Je suis foutue.***Je n'arrête pas de me retourner, mais rien ne change, personne ne vient. Il faut que je ferme les yeux une fois pour toute, il faut que je pense à quelque chose de bien, peut-être un souvenir ou à un lieu qui me fait rêver. Mais il n'y a rien. Dans des moments comme ça, j'aurai appelé Quentin, il m'aurait fait rire puis il aurait trouvé cette pensée qui me mènerait jusqu'au sommeil. C'est
impossible maintenant, ou plutôt impossible parce que je ne veux pas : on ne se donne plus de nouvelles, je pensais que ça se finirait autrement que dans ce vide. Mais j'ai compris, j'ai compris ce qu'il n'osait pas me dire, ce qu'il me montre tout doucement par son absence. Il ne sait pas pour Grand-mère, peut-être qu'il serait resté, peut-être qu'il aurait été présent après tout mais je ne veux pas qu'il ait pitié de moi, je ne veux pas que cette tristesse devienne un argument. Puis c'est mieux, comme ça, il n'a pas à subir ce que je deviens, à me voir quelque fois terrassé par des larmes devenues incontrôlables.
Il doit être heureux j'en suis sûre et c'est tout ce qui compte. Moi, je serai heureuse, ce n'est pas pareil.***Si j'aurais eu dix ans de moins, j'aurai ouvert ma porte, marché dans le couloir jusqu'à la chambre de mes parents et réveillé Maman. J'aurai peut-être pleuré dans ses bras, puis elle m'aurait porté jusqu'à mon lit, en me rassurant, en me caressant les cheveux et en me faisant des bisous, ou peut-être que je me serai endormie contre elle, entre elle et Papa. C'est
impossible maintenant, ou plutôt impossible parce que je ne peux pas : le lit n'est pas assez grand puis Maman ne peut pas me dire autant de choses, elle n'a plus le temps et plus les mots je pense. Nan, enfaite elle les a les mots, mais je n'ose plus venir vers elle de cette façon, je veux lui montrer que je suis forte ou qu'elle m'a bien fait grandir, je ne sais pas. Je veux être là pour elle en tout cas, je ne veux pas que ce soit l'inverse, parce que Maman aussi a le droit de se confier, de pouvoir délaisser le masque. Mais je ne peux pas être Maman moi, je ne peux pas l'être pour elle, je ne peux pas remplacer Grand-mère. Je peux surement être autre-chose,
être quelqu'un pour Maman, un support, un soutien.
***J'aimerai lire mais mes paupières sont trop lourdes. Je vais attendre le sommeil, attendre que le marchand de sable m'assomme pour que mon réveil soit mon difficile demain matin, ou peut-être tout à l'heure, tout dépend de comment on voit les choses. Je ne pense à rien ou j'imagine les moutons qui sautent la barrière, parfois ça marche. Je ne pense pas à Quentin, ni à Grand-mère, ni à Maman, ni à l'avenir. Il faut que je m'invente
mon univers, un monde pour échapper à cette réalité, un monde qui serait uniquement présent dans mes rêves, dans lequel je pourrai m'évader sans crainte. A quoi il ressemblerait ? Qu'est-ce que je mettrais dedans ? C'est peut-être mon nouveau projet : parvenir à le créer pour pouvoir m'endormir, et avoir hâte de le retrouver chaque soir. Il faut que j'y pense, et je crois que ça commence maintenant. Je place le décor, je réfléchis à des aventures, je m'invente des rencontres. Cela m'apaise, cela m'endort,
je suis déjà partie.