V
***On est à l'hôpital avec Maman. Les portes de l'ascenseur s'ouvrent, on se dirige vers la chambre de Grand-mère. J'ai accepté finalement, en réalité c'est même moi qui ait demandé à venir. Dans le couloir, je me prépare au pire, Maman me dit que je ne vais sûrement pas la reconnaître, et qu'elle ne va peut-être pas me reconnaître tout de suite. J'ai peur, j'appréhende, Grand-mère je t'en prie reconnais-moi.
***Maman me dit que c'est ici, Grand-mère est au fond de la pièce, près de la fenêtre, assise dans un fauteuil. Je l'aperçois, puis tout en parcourant la pièce, je la regarde avec un sourire. Elle a changé, elle n'a plus son maquillage, elle est amaigrie, ses cheveux sont plus longs naturellement, un peu en bataille, mais elle est toujours aussi belle qu'avant car la beauté n'est pas qu'une apparence, elle est aussi le reflet du c½ur. Maman l'embrasse en gardant le sourire, lui dit bonjour, puis elle se met à côté de moi, mets ses bras autour de moi et lui dit :
« - Je suis venue avec Alice aujourd'hui, tu te souviens d'Alice ? »
***Le sourire toujours aux lèvres, je regarde Grand-Mère dans les yeux, et elle ne dit rien. Une seconde, deux secondes, trois secondes, Grand-mère dis quelque chose.
« -Mais bien sûr que je la reconnais dit donc ! ».
***Elle m'a fait rire, cela semblait si évident pour elle, je ne pensais pas. Cela faisait deux mois qu'elle ne m'avait pas vue, juste avant l'accident. J'ai tellement envie de la prendre dans mes bras mais je ne peux pas, alors je m'approche, je caresse sa main, tout doucement, sans rien dire. Tant de choses se bousculent, je ne sais pas par quoi commencer : lui raconter mon quotidien, lui donner des nouvelles de Laurine, lui dire combien elle me manque ? Maman lui demande comment elle va, sa voix est remplie de tendresse, d'amour, je ne l'avais encore jamais vue parler de cette façon. Le c½ur de Maman est tellement grand, tellement fort. Puis, Grand-mère répond tout près de son oreille car elle n'a presque pas de voix mais j'entends quand même quelques bouts de phrases. Au début tout avait l'air concret mais au fur à mesure ses phrases n'ont plus eu de sens. Maman m'avait prévenu, mais elle en rit pour ne pas inquiéter Grand-mère, elle lui répond même un peu pour la rassurer. Je me demande ce qui se passe dans sa tête, où sont ses souvenirs, comment elle voit les choses, si elle reste uniquement dans le vide, si elle s'imagine un autre monde.
***Je m'assois sur le lit de Grand-mère, elle me regarde fixement. Je suis gênée, alors je tente de regarder ailleurs, de détourner l'attention mais elle me regarde toujours et me dit :
« -Chérie... ».
*** Elle me reconnaît, j'en suis sûre. Même si elle n'a pas dit mon nom, elle se souvient, elle sait qui je suis pour elle et c'est tout ce qui compte. Elle m'observe, sa mémoire revient ou en tout cas ma présence fait peut-être remonter des choses à la surface, je ne sais pas. Un seul mot et j'ai cette impression d'exister. Je sens même quelques larmes montées, mais je me retiens, je veux qu'elle voit mon sourire, je ne veux pas laisser transparaître une seule marque de faiblesse. Puis Maman et moi lui racontons des petites anecdotes, des petites bêtises faites par-ci par-là pendant qu'elle enlève ses pantoufles. Elle n'a pas conscience de ce qu'elle fait, je le sais, mais il reste une part de vérité, tout n'est pas perdu, les sentiments ne peuvent pas s'envoler comme ça. Et les souvenirs ? Je me sens bien auprès d'elle, j'insiste même pour rester un peu plus longtemps puis je propose à Grand-mère et Maman d'amener des photos la prochaine fois. Peut-être qu'elle se souviendra, peut-être qu'elle sera heureuse de nous voir à ses côtés même si plus rien ne sera comme avant.
*** Les heures de visites sont déjà terminées, on va devoir s'en aller. Je ne veux pas, je veux rester là Maman mais on n'a pas le choix. Je remets mon manteau, je le ferme pour ne pas avoir froid, j'attends que Maman fasse un bisou à Grand-mère puis c'est à mon tour. Je l'embrasse, je prends sa main dans les miennes et je lui dis « je t'aime ». Je ne sais pas si elle comprend mais je mets mon c½ur à nue pour elle. Depuis combien d'années je ne lui avais pas dit « je t'aime » ? Cinq ans, six ans ? Qu'on est con à vouloir grandir et se construire une forteresse autour des sentiments. Je l'embrasse une deuxième fois, il est temps de partir. Au revoir Grand-Mère, je lui fais signe, elle sourit un peu puis regarde déjà par la fenêtre. Elle semble fatiguée, elle va se reposer maintenant.
***On reprend l'ascenseur avec Maman, elle me dit que Grand-mère allait mieux qu'il y a quelques jours encore. Je suis heureuse, je ne regrette pas d'être venue, elle me manque déjà mais j'ai déjà peur pour l'après, cela ne sera pas éternel. On ne sait pas combien de temps il reste encore. Une semaine, un mois peut-être. Tout ce que je sais, c'est que je ne passerai pas Noël avec elle. Ce sera le premier Noël sans Grand-mère. Ce ne sera plus pareil, j'ai déjà mal au c½ur rien que d'y penser. Je reviendrai Grand-mère, je reviendrai.